Salut ! Salut !

Une certaine tendance du cinéma français

Culture / Récents / Société / Tribunes / 13 juin 2017

Cela faisait quelque temps que je l’avais remarqué, pourtant je n’en avais pas eu envie d’y consacrer un article. Et puis, la semaine dernière, j’ai vu sur Twitter – définitivement une source d’informations à ne pas négliger– que la bande-annonce d’un film faisait polémique.
Curieuse, et sceptique – car je reconnais qu’on a parfois tendance à s’emballer pour quelque chose qui ne mérite pas, a posteriori, une telle attention, gonflé et encouragé par l’aspect collectif – j’ai visionné la bande-annonce du prochain et premier film de Sou Abadi , Cherchez la femme. Et elle m’a consternée.

Le cinéma français ferait il preuve d’un racisme décomplexé des plus ordinaire ?

Non. Cela serait bien trop réducteur. Le cinéma français, qui compte d’excellents films, ne saurait être réduit à ces films racistes et dérangeants qui pullulent depuis quelque temps. Souvent, ce sont des comédies dites grand public. Je précise la visée du film, car elle a son importance. Oui, car sous couvert de proposer un film populaire, susceptible de s’adresser et de plaire au plus grand nombre, ces films se permettent de mettre en scène les pires clichés racistes et xénophobes. Ce constat est valable pour toutes formes de rejet des minorités (homophobie, transophobie, psychophobie etc…), cependant dans cet article j’ai choisi de m’intéresser uniquement au racisme, souvent étroitement lié à la religion.

Revenons-en au film qui a provoqué en moi un véritable déclic, ou plutôt le désir d’écrire un article ; car le déclic avait été enclenché depuis un moment déjà, j’y reviendrai.

L'affiche du film , distribué par Mars.

L’affiche du film, distribué par Mars.

Cherchez la femme raconte l’histoire d’une jeune femme musulmane en couple avec un homme Blanc. Bientôt, leur histoire d’amour est contrainte par le retour du frère de celle-ci d’un voyage au Yémen où il s’est, semble-il, fortement radicalisé religieusement parlant. Bien décidé à garder sous sa coupe sa sœur, jugée trop libre, le frère radicalisé la séquestre dans leur appartement, la privant de contact avec l’homme qu’elle aime. Pour remédier à cela , le jeune couple monte un stratagème – que l’on peut qualifier de navrant de grotesque et de ridicule : celui de faire se vêtir le jeune homme d’une burqa, afin qu’il puisse se faire passer pour une femme et voir son amie,  sans éveiller les soupçons de son beau-frère. Le résumé du film est déjà très inquiétant, je vous l’accorde.

Traiter d’un sujet délicat comme celui de la radicalisation islamique requiert une certaine finesse, un ton subtil, dont ce film ne dispose à l’évidence pas.

La bande annonce de Cherchez la femme ne dure que 2:20 , mais parvient – et c’est là sa plus grande et unique force – à condenser tous les clichés islamophobes et racistes possibles en un temps record. Bel exploit !

Le frère,  joué par William Lebghil, est présenté comme un arriéré issu d’un autre siècle, frustré sexuellement, misogyne, simple d’esprit, et ridiculement dévoué à l’islam (cf la scène où il avale la carte SIM de sa sœur pour l’empêcher de communiquer, et qu’elle lui rétorque « t’es au courant qu’il y a de la gélatine de porc dans les puces ? », entraînant son air déconfit, qui a parachevé la bassesse de ce film). La femme issue d’une minorité ethnique est encore une fois présentée comme oppressée par une figure patriarcale. Elle ne peut être libérée que par l’homme Blanc.

nouvelles-images-cherchez-femme-sou-abadi-L-xB4I3H« Ne peut on pas rire de sujets graves ? » rétorqueront les plus sceptiques. Et ils ont raison de s’interroger. Cependant, cela doit être fait avec habileté, esprit, maîtrise du sujet que l’on traite ; et en prenant compte le contexte social d’une société donnée à un moment précis. Nous savons que de tels cas existent : ceux d’individus radicalisés, rejetant tout progrès social, rabaissant la femme au rang d’objet, lobotomisés par la religion. Mais enfin, quelle proportion représentent-ils dans la religion musulmane ? Une infime minorité, nous sommes bien d’accord.

1055073_1600x450Alors pourquoi s’acharner / se restreindre à représenter les musulmans de la sorte ? Car nous savons tous pertinemment qu’une importante part du public qui verra ce film fera un amalgame odieux entre cette représentation abjecte des musulmans et la communauté musulmane de quelque origine qu’elle soit. Le film ne prend aucun recul sur l’image désastreuse qu’il propose des musulmans. Ce film ne fait qu’entretenir des clichés, déjà solidement ancrés dans l’imaginaire collectif des moins éduqués . Il participe à stigmatiser une communauté déjà trop souvent marginalisée et pointée du doigt. Quand les musulmans sont représentés au cinéma, c’est quasiment toujours de façon négative et dégradante ; voila ce qui est révoltant.

Pour parler de façon plus générale, jamais, ou alors très rarement, on ne présente des individus issus de minorités ayant réussi, ou sous un jour particulièrement positif. Cela est déjà fortement problématique en soi. Mais qu’en plus, ces individus racisés ne soient pas présentés de façon neutre et objective, mais plutôt tournés en bêtes de foire, ridiculisés et caricaturés à outrance, est absolument insupportable. En outre le réalisateur est iranien – ce que ne manqueront pas de rappeler ses défenseurs –, ce à quoi je les inviterai à aller faire des recherches dans la bibliothèque la plus proche, ou sur internet pour les moins courageux, sur ce qu’est le racisme intériorisé. Car oui, son nom est suffisamment évocateur, cela existe bel et bien.

J’ai choisi de m’intéresser à ce film, qui n’est pour l’instant qu’une bande-annonce , mais les exemples d’une dégradation politique du cinéma français ces derniers temps ne manquent pas. Évoquons par exemple le récent A bras ouverts de Philippe de Chauveron, qui raconte comment une famille Rom vient s’installer chez un riche écrivain philanthrope, pris au piège par sa « bien-pensance ». Je n’ai pas eu le plaisir de voir ce chef d’œuvre, la bande-annonce m’a suffi. Le film devait initialement s’intituler Sivoupléééé. Sachant cela, ai-je besoin d’en ajouter davantage pour convaincre de son caractère odieux ? Assurément que non, mais pourtant je vais le faire brièvement.

XVM307fdccc-1b9d-11e7-88d6-e7c3ba8773d7Y a-t-il – ce n’est pas une question rhétorique, je veux savoir pour tenter de comprendre – des gens que cela fait rire de voir Ary Abittan grimé en Rom s’incruster dans la villa de Christian Clavier (grimé, lui, en BHL peut-être ?), le prescripteur de bonne conduite semble-il, et lui imposer sa famille nombreuse, bruyante, salissante et envahissante ? Pour que l’intolérable soit complet , le film a recours à l’utilisation de black face (visible sur l’image ci-contre)Ce film use et abuse de clichés infects sur la communauté des gens du voyage, déjà victime de nombreux préjugés et stigmatisations, et très peu représentée dans le cinéma ou même l’Art en général.

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Les exemples de cette (triste) tendance ne manquent pas, malheureusement : le succès financier de Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu ? sorti en avril 2014 (du même Philippe de Chauveron), semble avoir été l’élément déclencheur de ce racisme décomplexé du cinéma français. Le grand partage faisait, quant à lui, dans le racisme anti-pauvres. Des films qui s’amusent du viol et le minimise voit également le jour (Gangsterdam).

Si elle suscite des polémiques lors des sorties des films, cette tendance se maintient pourtant encore puisqu’on pourra voir – ou pas, dans mon cas – sur nos écrans Cherchez la femme dès le 28 juin 2017. D’autres films de ce genre, simplistes et calomnieux, sont à redouter dans le futur. Rappelons que Cherchez la femme a été subventionné par le gouvernement. Que de tels films puissent voir le jour est profondément dérangeant, qu’ils soient financièrement soutenus par l’Etat est affligeant.


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Fériel Lasledj




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