NEWSYOUNG
Now Reading:

Yeux clos sur fractures africaines

Yeux clos sur fractures africaines

Alors que de nos yeux perlaient des larmes occidentales qui pleuraient tantôt les idoles décimées d’un mainstream idéal (Lemmy puis Bowie, Delpech puis Galabru), tantôt les pairs tombés ici et ailleurs (Paris, Istanbul, Ouagadougou) ; se composait devant nos émois volontiers sélectifs une géographie cruelle des drames oubliés.

La triste règle de la mort au kilomètre est condamnable mais naturelle pour les imparfaits que nous sommes, ravis de nous indigner de la mort d’autrui quand seulement l’arme du meurtrier semble brandie à notre porte. Cet état de fait, s’il est injuste, n’est pas plus nouveau que compréhensible et institutionnalisé. Seulement doit-on se montrer vigilants quand l’asymétrie émotionnelle qu’induit l’identification se fait cécité irresponsable.

Ainsi les événements qui secouent l’Afrique contemporaine doivent-ils attirer un peu de l’attention que la plupart des médias focalisent ailleurs. Alors que le 26e sommet de l’Union Africaine et le mandat de Robert Mugabe à sa tête arrivent à leur terme, ceci se veut un zoom bref, partial et sans doute naïf sur des fractures africaines que personne ne semble enclin à panser.

Terrorismes oubliés

Quand ils ne pleurent pas les reliques d’un 20e siècle où rien n’allait beaucoup mieux, nos yeux sont portés vers le Moyen-Orient. Ils y scrutent Daesh, ses exactions chorégraphiées et de plus en plus menaçantes, horrifiés par la perspective glaçante de voir ce front morbide se déplacer en nos villes. L’Etat Islamique fait peur parce qu’il est proche. Il répète ailleurs ce qu’il rêve de faire ici. L’organisation qui imagine les contours chaque jour plus distincts d’un califat islamique immonde n’est pourtant pas la seule a faire régner hors d’Europe des violences arbitraires et traumatisantes.

Boko Haram s’est déclaré allié de Daesh…

Dans l’ombre de Daesh se tapissent des groupes à la même idéologie destructrice, dont certains lui ont même prêté allégeance. Outre les attaques semblables à celle de Ouagadougou qui se veulent les punitions d’une certaine ouverture africaine à l’Occident ; on compte plusieurs groupuscules ayant pour ambition principale de contester à Daesh son monopole de l’horreur. Si les membres de Boko Haram avaient été quelque peu médiatisés voilà un an quand le nombre de leurs victimes au Nigéria se frayait un passage de par son gigantisme entre deux hommages à Charlie Hebdo, on les croyait depuis sur le déclin. Après plusieurs revers concédés face à l’armée nigériane aux abords du lac Tchad qu’ils mettaient à feu et à sang, les fondamentalistes ont simplement déplacé leur front. Du Nigéria au Cameroun, Boko Haram pille et viole sans pitié. Les provinces de Bodo et de Medina, récemment prises pour cible, pleurent ces derniers jours plus de 35 de leurs morts qui viennent s’ajouter aux quelques 1300 autres corps que le Cameroun a enterrés depuis 2013 et l’expansion de la secte.

… Al-Shabbaab est fidèle à Al-Quaïda.

De l’autre côté du continent, sur la côte est, sévissent les Shebabs. Eux avaient déjà à leur actif le charnier trop peu évoqué de 148 étudiants d’une université kenyanne, à Garissa; ils revendiquent aujourd’hui l’assassinat non confirmé d’une nouvelle centaine de soldats en faction sur la corne de l’Afrique. Entre attentats suicide et attaques en règles, les assauts des extrémistes viennent s’ajouter à des tensions politiques dans une zone jusqu’alors relativement stabilisée par les efforts conjoints de l’ONU, l’OTAN et l’Union Africaine pour la mission AMISOM. L’Éthiopie est actuellement le théâtre de la réunion annuelle des chefs d’états africains mais semble aussi proche de devenir un terreau instable propice à la naissance d’un nouveau foyer de crises ; entre expansionnisme charriatique de Al-Shabbaab et répressions meurtrières de manifestations anti-régime.

Le Burundi sur pente rwandaise

File:Pierre Nkurunziza 2014 press conference (cropped).jpg

Pierre Nkurunziza est le chef de l’état contesté du Burundi.

Un autre foyer de tensions est situé plus au Sud, au cœur de la région des grands lacs. A la tête du petit pays qu’est le Burundi, Pierre Nkurunziza a brigué et obtenu en juillet dernier un troisième mandat consécutif à la présidence, et ce malgré de vives et sanglantes protestations. Ce schisme politique entre partisans et opposants au régime perdure depuis et a muté pour être aujourd’hui une fracture ethnique entre Hutus et Tutsis. Ces deux groupes ethniques s’étaient déjà fait face dans le Rwanda voisin en 1994, dans une guerre civile incontrôlable vite devenue un génocide pur et simple des seconds par les premiers.

La situation aujourd’hui au Burundi prend tristement un chemin similaire. Seulement, quand le gouvernement burundais décide de châtier ses ennemis au sein même de son peuple, il le fait en silence. Bien loin des exactions filmées à la steady-cam et mise en scène comme des films hollywoodiens de Daesh le prosélyte, les seules images qui parviennent du Burundi sont rares, de sources incertaines mais éloquentes. Selon les récits de plusieurs observateurs, la jeunesse rebelle y est traquée et rendue muette par une présidence aux penchants absolutistes dont on a appris qu’elle avait ordonné l’enlèvement puis la libération de deux correspondants français du journal Le Monde.

Le Burundi se coupe de l’Afrique et du reste du monde, une majorité des pays du continent se disant favorable à une intervention des forces de l’Union africaine pour le maintien de la paix. En attendant, on estime à 500 les opposants éliminés et à 200 000 les populations affamées déplacées vers un camp surchargé de l’ONU pour échapper au joug d’un possible génocide, dont personne en Europe ne semblait se préoccuper avant que deux journalistes français soient privés de leur liberté.

Afficher l'image d'origine

Vers de nouveaux printemps ?

Depuis la chute du despote Ben Ali en janvier 2011 en Tunisie et ce que l’on connaît depuis sous le nom des printemps arabes, force est de constater que les transitions politiques en Afrique du Nord n’ont pas abouti à des régimes consensuels. Dans des tractations autoritaires qui rappellent quelque peu le balbutiement républicain que fut la Terreur après la Révolution française, la plupart des pays touchés par ces mouvements populaires progressistes sont aujourd’hui gouvernés selon des principes autant, sinon plus, autoritaires qu’en 2010. Des hommes ou des groupes ont pris ou se sont vu confier les rênes de pays qu’ils n’ont rendus que plus clivés et instables.

La Libye et le Yémen sont aujourd’hui des états faillis en proie au terrorisme de l’Etat Islamique et de Al-Qaïda ; l’Egypte est dirigée par le général autoritaire Al-Sissi après la fin morbide de la parenthèse des frères musulmans. La Tunisie semblait quant à elle s’être sortie grandie des révoltes sociales qui l’avaient animée en 2011. La démocratie effective mise en place depuis est tout de même contestée avec force par de nouveaux mouvements, qui réclament en 2016 moins de corruption mais de nouvelles politiques pour endiguer un chômage endémique. Dans ces pays en permanente effervescence, où le souvenir des soulèvements d’hier est frais encore, la jeunesse jouera un rôle clé en s’engageant pour la stabilisation, l’ouverture et la transparence plutôt que l’inertie et l’arbitraire.

Alors que le Moyen-Orient et ses menaces drainent les regards du monde entier, le continent africain n’est pas en reste pour ce qui est des conflits, soient-ils éclatés ou craints. Bien sûr les quelques points chauds sur lesquels cet article souffle ne sont pas les seuls enjeux d’un continent très largement mal connu de ceux qui lui sont étrangers. Sans doute le temps de la rédaction de cet état des lieux aura déjà était l’occasion pour l’Afrique de pleurer un autre attentat suicide ou pour les questions évoquées de prendre un tournant bien différent. Toujours est-il qu’à l’aune d’un XXIe siècle dans lequel l’Afrique compte bien se faire une place de poids, une plus grande attention et une meilleure compréhension ne pourraient qu’être louées, de la part d’yeux occidentaux qui l’évitent une fois encore. Nous vous disions déjà voilà presque un an que l’Afrique voulait s’illuminer, peut-être nous faudrait-il la regarder plus souvent.

Share This Articles
Written by

Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Input your search keywords and press Enter.